Le procureur général près la Cour de cassation, le juge Ahmed Rami Al-Hajj, a émis jeudi 30 juillet 2026 un mandat d’amener contre Riad Salamé. L’ancien gouverneur de la Banque du Liban ne s’était pas présenté à une audition liée à une plainte déposée par l’institution qu’il a dirigée pendant trente ans. Une patrouille s’est rendue à son domicile de Safra, mais la séance a finalement été reportée après l’invocation de raisons de santé. Cette procédure ouvre un nouveau chapitre dans l’examen des opérations financières menées sous son mandat.
Une patrouille envoyée au domicile de Riad Salamé
La justice libanaise a tenté, jeudi matin, de faire conduire Riad Salamé au Palais de justice de Beyrouth. Le procureur général près la Cour de cassation, Ahmed Rami Al-Hajj, avait convoqué l’ancien gouverneur de la Banque du Liban afin de l’interroger dans une nouvelle affaire financière.
Riad Salamé ne s’est pas présenté à l’heure prévue. Le magistrat a alors rédigé un mandat d’amener et chargé les services de sécurité d’en assurer l’exécution. Vers 9 heures, une patrouille des enquêtes criminelles s’est rendue à son domicile, dans la localité côtière de Safra, au nord de Beyrouth.
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La mesure ne constituait pas, à ce stade, une condamnation ni même une décision de détention. Un mandat d’amener permet à la justice de faire conduire une personne devant le magistrat lorsque celle-ci ne répond pas à une convocation. La suite dépend ensuite de l’interrogatoire, des éléments du dossier et de la décision prise par le parquet.
Les premières informations faisaient état d’un refus ou d’une abstention de comparaître. Une source judiciaire a ensuite indiqué à une agence de presse que l’ancien gouverneur n’avait pas pu se déplacer pour des raisons de santé. La séance prévue le 30 juillet a donc été reportée.
Cette chronologie reste importante. Elle distingue la décision initiale du procureur, prise après l’absence de Riad Salamé, de l’évolution intervenue après le déplacement des enquêteurs. Elle ne signifie pas que la procédure est abandonnée. L’audition doit être reprogrammée ou organisée selon des modalités compatibles avec l’état de santé invoqué.
Une affaire engagée par la Banque du Liban
Le dossier examiné par le parquet découle d’une plainte déposée par la Banque du Liban. L’institution agit désormais contre celui qui l’a dirigée entre 1993 et juillet 2023. Cette configuration marque une rupture majeure dans le traitement judiciaire de l’héritage de Riad Salamé.
Pendant plusieurs années, les enquêtes visant l’ancien gouverneur ont surtout été engagées par des magistrats, des associations ou des autorités judiciaires étrangères. La Banque du Liban avait adopté une position plus prudente. Elle est désormais partie prenante dans plusieurs procédures destinées à retracer des flux financiers et à rechercher d’éventuelles responsabilités.
La plainte étudiée par Ahmed Rami Al-Hajj vise également Samir Hanna, ancien dirigeant de Bank Audi. Celui-ci s’est présenté jeudi au Palais de justice et attendait le début de son interrogatoire. Sa présence contrastait avec l’absence initiale de Riad Salamé.
Les informations disponibles associent l’affaire à des soupçons portant sur des fonds de la Banque du Liban et sur des commissions qui auraient été versées dans le cadre d’opérations financières. Les qualifications exactes devront toutefois être établies par la justice. Les personnes visées bénéficient de la présomption d’innocence tant qu’une décision définitive n’a pas été rendue.
Le dépôt de cette plainte intervient sous la direction de Karim Souhaid, qui a pris la tête de la Banque du Liban en avril 2025. La nouvelle gouvernance cherche à examiner certaines opérations anciennes et à récupérer des montants qu’elle estime susceptibles d’avoir été prélevés au détriment de l’institution.
Cette démarche s’inscrit dans un mouvement plus large. La banque centrale a lancé ou soutenu plusieurs actions contre d’anciens responsables, intermédiaires et établissements privés. Elle tente d’établir le rôle de chaque acteur dans les montages financiers utilisés durant les années précédant l’effondrement bancaire de 2019.
Samir Hanna interrogé dans le même dossier
La convocation de Samir Hanna donne à l’affaire une dimension bancaire qui dépasse la seule responsabilité de l’ancien gouverneur. L’ancien dirigeant de Bank Audi figure parmi les principaux protagonistes du secteur financier libanais des dernières décennies.
Bank Audi a longtemps occupé une place centrale dans le financement de l’État et dans les opérations menées avec la Banque du Liban. Comme d’autres grandes banques commerciales, elle a placé une partie importante de ses ressources auprès de la banque centrale et dans la dette publique.
Ces relations se sont intensifiées pendant les années où les autorités tentaient de soutenir la livre libanaise et d’attirer des devises. Les établissements recevaient des rendements élevés en échange de dépôts ou d’opérations complexes. La Banque du Liban utilisait ces apports pour défendre la parité de la monnaie, financer les besoins extérieurs et maintenir le fonctionnement d’un système devenu dépendant des entrées de capitaux.
La procédure actuelle doit déterminer si certaines transactions ont dépassé le cadre normal de ces relations. Elle cherche aussi à savoir si des personnes privées ont tiré un avantage indu d’opérations financées par la banque centrale.
La présence de Samir Hanna devant le procureur ne préjuge pas de sa responsabilité. Son interrogatoire doit permettre de recueillir sa version, d’examiner les documents disponibles et de comparer ses réponses avec celles des autres personnes concernées.
La justice doit notamment distinguer les décisions commerciales d’une banque, les choix de politique monétaire et les éventuelles opérations personnelles. Cette séparation constitue un enjeu central. Le système reposait sur des liens étroits entre la banque centrale, les établissements privés, l’État et les principaux détenteurs de capitaux.
Trente ans à la tête de la banque centrale
Riad Salamé a dirigé la Banque du Liban pendant trois décennies. Nommé en 1993, il a longtemps bénéficié d’une réputation de stabilité. Il avait pris ses fonctions au début de la reconstruction qui a suivi la guerre civile.
Son principal succès apparent fut la stabilisation de la livre libanaise. À partir de la fin des années 1990, la monnaie est restée arrimée au dollar autour de 1 507,5 livres. Cette parité a facilité les échanges, rassuré une partie des déposants et permis aux banques d’attirer des capitaux depuis l’étranger.
Le modèle reposait toutefois sur des besoins croissants en devises. Le Liban importait beaucoup plus qu’il n’exportait. L’État enregistrait des déficits budgétaires persistants et accumulait une dette élevée. Les banques collectaient les dépôts, puis plaçaient une part importante de ces fonds auprès du Trésor ou de la Banque du Liban.
Pour maintenir ce circuit, les autorités monétaires ont proposé des taux d’intérêt attractifs. Elles ont aussi lancé, à partir de 2016, des opérations qualifiées d’« ingénieries financières ». Celles-ci visaient à renforcer les réserves en devises de la banque centrale et à consolider les bilans des banques.
Ces mécanismes ont retardé l’apparition publique de la crise. Ils ont aussi augmenté le coût du maintien du système. Lorsque les entrées de capitaux ont ralenti, la Banque du Liban et les banques commerciales ont perdu la capacité de satisfaire toutes les demandes de retrait.
À l’automne 2019, les établissements ont commencé à imposer des restrictions. Les déposants ne pouvaient plus disposer librement de leur argent. Le pays n’avait pourtant adopté aucune loi générale organisant un contrôle des capitaux.
L’effondrement a ensuite provoqué une dépréciation massive de la livre, une forte inflation et un appauvrissement rapide de la population. Les pertes du système financier ont atteint plusieurs dizaines de milliards de dollars. Leur répartition entre l’État, la banque centrale, les banques et les déposants reste au cœur des négociations économiques.
Les procédures contre Riad Salamé se multiplient
Le mandat d’amener du 30 juillet ne doit pas être confondu avec les autres dossiers visant Riad Salamé. L’ancien gouverneur fait l’objet de plusieurs procédures distinctes au Liban et en Europe.
Certaines enquêtes portent sur la société Forry Associates, enregistrée dans les îles Vierges britanniques et détenue par son frère Raja Salamé. Des commissions auraient été prélevées sur des opérations réalisées entre des banques commerciales et la Banque du Liban avant d’être transférées à cette société.
Les enquêteurs européens soupçonnent qu’une partie de ces fonds a ensuite circulé à travers plusieurs comptes et servi à acquérir des biens immobiliers. Riad et Raja Salamé ont contesté ces accusations. L’ancien gouverneur affirme que son patrimoine provient notamment des revenus obtenus avant son entrée à la banque centrale et de ses placements privés.
D’autres procédures concernent des transactions effectuées avec des sociétés financières libanaises. Riad Salamé avait été arrêté en septembre 2024 dans une affaire liée à des opérations entre la Banque du Liban et Optimum Invest. Il avait nié toute malversation.
En avril 2025, une décision judiciaire a ouvert la voie à sa mise en accusation dans une procédure portant sur un possible enrichissement illicite et des transferts de fonds de la banque centrale vers des comptes privés. Sa défense a dénoncé des irrégularités et une instruction menée trop rapidement.
Le dossier examiné jeudi par Ahmed Rami Al-Hajj possède sa propre base procédurale. Il découle d’une action de la Banque du Liban et implique Samir Hanna. Les montants, les opérations et les responsabilités recherchées ne doivent donc pas être automatiquement confondus avec ceux de l’affaire Forry ou du dossier Optimum Invest.
Cette multiplication des enquêtes rend le suivi judiciaire complexe. Elle augmente aussi le risque de présenter des soupçons comme des faits établis. Chaque affaire suit son calendrier, ses voies de recours et ses règles de compétence.
Pourquoi la Banque du Liban change de position
L’action engagée par la banque centrale traduit une évolution institutionnelle. Après le départ de Riad Salamé en juillet 2023, l’intérim avait été assuré par le premier vice-gouverneur, Wassim Mansouri. Celui-ci avait annoncé une limitation du financement monétaire de l’État et une politique plus stricte sur l’utilisation des réserves.
La nomination de Karim Souhaid en 2025 a ouvert une nouvelle phase. La Banque du Liban cherche à restaurer sa crédibilité auprès des déposants, du gouvernement et des partenaires internationaux. Elle doit également répondre aux demandes d’information venues des juridictions européennes.
Pour la banque centrale, se constituer partie dans certaines procédures peut servir plusieurs objectifs. Elle peut accéder à des pièces, soutenir la récupération d’actifs et affirmer qu’elle se considère comme victime d’opérations présumées irrégulières.
Cette position soulève cependant une question de responsabilité institutionnelle. Les décisions contestées ont été prises au nom de la Banque du Liban, parfois avec l’intervention de ses organes internes ou de partenaires bancaires. Une institution ne peut donc pas limiter l’examen aux actes d’une seule personne si les mécanismes impliquaient plusieurs niveaux de décision.
Les investigations devront préciser quels responsables ont signé les contrats, validé les paiements ou contrôlé les comptes. Elles devront aussi déterminer si les organes de surveillance disposaient des informations nécessaires.
Le rôle du Conseil central de la Banque du Liban, de la Commission de contrôle des banques, des commissaires aux comptes et des autorités politiques pourrait ainsi être examiné. Une reconstitution complète exige l’étude des documents internes et des circuits de validation.
Un dossier lié à la question des pertes bancaires
La procédure contre Riad Salamé intervient alors que le Liban tente toujours de résoudre sa crise bancaire. Depuis 2019, une grande partie des dépôts en dollars reste bloquée. Les retraits sont soumis à des plafonds ou effectués selon des mécanismes qui ont souvent entraîné une perte de valeur.
Les déposants demandent que les responsables de l’effondrement contribuent au remboursement des avoirs. Les banques refusent, pour leur part, de supporter seules des pertes qu’elles attribuent à l’État et à la Banque du Liban.
Le gouvernement doit encore mettre en place une stratégie crédible de restructuration. Celle-ci suppose de reconnaître les pertes, de recapitaliser les établissements viables et de traiter les banques insolvables. Elle doit aussi définir une hiérarchie claire pour le remboursement des dépôts.
Dans ce contexte, les enquêtes judiciaires possèdent une portée économique. La récupération d’actifs ne suffira probablement pas à combler l’ensemble du déficit financier. Elle peut toutefois contribuer à réduire les pertes et à rétablir un principe de responsabilité.
Les procédures peuvent également aider à comprendre comment les fonds ont circulé. Les citoyens disposent encore de peu d’informations détaillées sur les opérations ayant précédé l’effondrement. Plusieurs audits et rapports ont décrit des faiblesses de gouvernance, mais l’accès aux données reste partiel.
Une enquête judiciaire rigoureuse peut permettre d’identifier les bénéficiaires, les intermédiaires et les établissements concernés. Elle doit cependant avancer sans sélection politique et sans protection accordée à certains acteurs.
Le secret bancaire face aux demandes de la justice
Le Liban a longtemps appliqué un secret bancaire particulièrement strict. Adopté en 1956, ce régime avait contribué à attirer les capitaux régionaux. Il a aussi compliqué les enquêtes sur les flux suspects et l’enrichissement illicite.
Les modifications législatives adoptées depuis la crise ont élargi les possibilités de lever ce secret. Les magistrats, les autorités de contrôle et certains organismes peuvent désormais demander davantage d’informations dans le cadre de procédures définies.
L’application de ces réformes reste néanmoins déterminante. Une loi ne produit d’effets que si les établissements transmettent les documents et si les autorités disposent des moyens nécessaires pour les analyser.
Les dossiers liés à Riad Salamé impliquent souvent plusieurs juridictions. Des comptes, des sociétés et des biens se trouvent dans différents pays. La coopération judiciaire internationale devient donc indispensable.
Les autorités françaises, suisses, allemandes, luxembourgeoises et d’autres pays européens ont travaillé sur différents volets des flux attribués à l’ancien gouverneur et à son entourage. Des saisies ou gels d’avoirs ont été décidés dans plusieurs juridictions. Les personnes concernées continuent de contester les accusations ou la qualification des fonds.
La Banque du Liban peut désormais chercher à faire reconnaître son statut de victime afin de récupérer certains actifs en cas de décision judiciaire définitive. Le résultat dépendra des preuves, de la coopération entre États et des recours engagés.
Une épreuve pour l’indépendance de la justice libanaise
L’affaire constitue aussi un test pour le système judiciaire libanais. Plusieurs enquêtes financières ont été ralenties par des conflits de compétence, des recours ou des pressions politiques.
Des magistrats ont parfois été empêchés de poursuivre leurs investigations après le dépôt de plaintes contre eux. D’autres ont rencontré des difficultés pour obtenir les documents bancaires ou interroger certaines personnalités.
La procédure dirigée par Ahmed Rami Al-Hajj sera donc observée au-delà de la seule convocation du 30 juillet. L’enjeu réside dans la continuité de l’enquête, l’égalité de traitement des personnes concernées et la publication d’informations précises sur les décisions prises.
Le mandat d’amener montre que le parquet entend faire respecter ses convocations. Son exécution incomplète, en raison de l’argument médical avancé, impose cependant une nouvelle étape. La justice devra vérifier les éléments de santé produits et fixer les conditions d’une audition effective.
Elle devra également indiquer si Riad Salamé sera interrogé au Palais de justice, à son domicile ou dans un établissement médical. Une précédente évolution dans un autre dossier avait déjà conduit le parquet à envisager un interrogatoire à domicile en raison de son état de santé.
Aucune de ces modalités ne dispense l’ancien gouverneur de répondre aux questions judiciaires. Elles doivent seulement garantir le respect de la procédure et de ses droits.
Des réponses attendues sur les circuits financiers
L’interrogatoire de Riad Salamé doit porter sur les décisions prises durant son mandat, sur les contrats concernés et sur le cheminement des paiements. Les enquêteurs chercheront probablement à déterminer qui a autorisé les opérations et selon quels critères.
L’audition de Samir Hanna doit fournir le point de vue de la banque commerciale. Elle peut préciser les services rendus, les commissions versées et les bénéficiaires finaux des transactions contestées.
Les déclarations devront être comparées aux relevés de comptes, contrats, courriels et procès-verbaux disponibles. Dans les affaires financières complexes, les témoignages seuls suffisent rarement. La chronologie documentaire joue un rôle central.
La procédure devra aussi établir si la Banque du Liban a subi un préjudice direct. Cette question détermine la possibilité de réclamer des remboursements ou des dommages. Elle peut également orienter les qualifications pénales retenues.
Le report de la séance ne règle aucun de ces points. Il repousse seulement leur examen. Le parquet doit désormais fixer une nouvelle date et décider comment garantir la présence de Riad Salamé. L’évolution de son état de santé, la poursuite de l’interrogatoire de Samir Hanna et les documents produits par la Banque du Liban détermineront la prochaine étape de ce dossier.



