- L’Iran, directement ou via les Houthis, peut perturber simultanément Ormuz et Bab el-Mandeb, déclenchant une chaîne causale globale : désorganisation des flux maritimes → choc énergétique → explosion des coûts logistiques → inflation → ralentissement économique.
- La combinaison des deux détroits bloque les voies d’ajustement, transformant une perturbation régionale en choc systémique mondial.
- Deux scénarios : soit un conflit prolongé laissant se déployer toute la chaîne jusqu’à la stagflation, soit une confrontation brève qui interrompt rapidement la transmission du choc et en limite l’impact économique.
Les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb ne sont pas de simples passages maritimes : ce sont des points d’étranglement dont dépend l’équilibre économique mondial. Aujourd’hui, la capacité de l’Iran — directement ou via ses alliés houthis — à perturber simultanément ces deux chokepoints fait peser un risque systémique majeur. Ce risque suit une chaîne causale précise : perturbation des flux maritimes → hausse des prix de l’énergie → explosion des coûts logistiques → inflation généralisée → ralentissement économique, soit les conditions d’une stagflation.
Téhéran ne contrôle pas juridiquement ces voies navigables, mais il peut en perturber le fonctionnement : rendre les traversées plus risquées, renchérir les assurances, détourner les flux et, dans le pire des cas, provoquer une fermeture de fait. Autrement dit, même sans contrôle formel, il peut enclencher le premier maillon de cette chaîne : la désorganisation des flux maritimes.
Le détroit d’Ormuz constitue le principal verrou énergétique du monde. Environ 20 millions de barils de pétrole et de produits pétroliers y transitaient chaque jour en 2024, soit près de 20 pour cent de la consommation mondiale de liquides pétroliers. Il voit également passer près de 20 pour cent du commerce mondial de gaz naturel liquéfié, essentiellement en provenance du Qatar. Toute perturbation à Ormuz se traduit donc immédiatement par une tension sur l’offre mondiale d’énergie — première étape vers une hausse des prix. (U.S. Energy Information Administration)
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Bab el-Mandeb relie l’océan Indien à la mer Rouge, puis au canal de Suez et à la Méditerranée. Avant les perturbations récentes, cet axe accueillait environ 12 à 15 pour cent du commerce mondial et près de 30 pour cent du trafic de conteneurs, ainsi qu’environ 12 pour cent des échanges pétroliers maritimes. Sa perturbation n’affecte pas seulement l’énergie, mais l’ensemble des flux commerciaux — deuxième maillon de la chaîne, celui des coûts logistiques. (UNCTAD)
La combinaison des deux détroits est décisive car elle empêche les mécanismes d’ajustement. Si Ormuz devient risqué, une partie du pétrole du Golfe peut être redirigée vers la mer Rouge via des oléoducs saoudiens. Mais si Bab el-Mandeb est lui aussi perturbé, cette alternative disparaît. Les navires doivent alors contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Ce détour allonge les trajets de plusieurs semaines, immobilise davantage de capital et augmente fortement les coûts de transport et d’assurance. Dans certains cas, il ajoute près d’un mois et plusieurs millions de dollars par voyage. C’est ici que la perturbation maritime se transforme concrètement en choc logistique. (Reuters)
À partir de là, la transmission à l’économie réelle devient mécanique. Premièrement, la hausse des prix de l’énergie renchérit les coûts de production dans l’industrie, l’agriculture et les services. Deuxièmement, l’augmentation des coûts logistiques renchérit le transport des biens intermédiaires et finaux. Ensemble, ces deux effets alimentent une inflation dite « par les coûts ». Cette inflation est largement libellée en dollars, ce qui amplifie son impact pour les pays dont la monnaie se déprécie.
Troisième étape de la chaîne : l’impact sur les agents économiques. Les ménages voient leur pouvoir d’achat diminuer sous l’effet de la hausse des prix de l’énergie et des biens importés. Ils réduisent leur consommation. Les entreprises, de leur côté, subissent une double contrainte : des coûts en hausse et une demande en baisse. Leurs marges se compressent, leurs investissements ralentissent et leurs bénéfices sont révisés à la baisse.
Quatrième étape : la diffusion financière. Les marchés intègrent ces perspectives dégradées. Les valorisations baissent à mesure que les anticipations de profits diminuent et que les taux d’intérêt restent élevés pour contenir l’inflation. Comme le souligne le Fonds monétaire international, la hausse des matières premières agit comme un choc d’offre négatif, combinant inflation et ralentissement économique. (IMF)
L’aboutissement de cette chaîne est la stagflation. La croissance ralentit sous l’effet de la contraction de la demande et de l’investissement, tandis que l’inflation reste élevée en raison des coûts énergétiques et logistiques. Les banques centrales se retrouvent alors dans une impasse : soutenir l’activité impliquerait de baisser les taux, mais contenir l’inflation exige de les maintenir élevés. Une hausse persistante du pétrole pourrait prolonger cette tension monétaire et peser durablement sur l’économie. (Federal Reserve)
C’est pourquoi nous sommes engagés dans une course contre la montre. Deux scénarios se dessinent. Dans le premier, le conflit s’installe : la perturbation des chokepoints se prolonge, la chaîne causale se déploie entièrement et l’inflation s’ancre durablement dans l’économie mondiale. Dans le second, une confrontation intense mais brève interrompt rapidement cette chaîne, limitant la hausse des prix de l’énergie et empêchant la diffusion du choc aux coûts logistiques et à l’inflation.
Ce second scénario reste toutefois incertain. Une guerre peut être déclenchée rapidement sans être maîtrisée dans sa durée, d’autant que l’Iran dispose d’une profondeur stratégique et de relais régionaux capables de prolonger la pression.
L’enjeu est aussi politique pour Donald Trump et le trumpisme. Leur promesse d’une Amérique forte et protectrice sera jugée à l’aune du coût de la vie — c’est-à-dire au dernier maillon de la chaîne économique. Une guerre courte et perçue comme efficace pourrait interrompre la transmission du choc et renforcer leur crédibilité. À l’inverse, un conflit long, en laissant se déployer toute la chaîne — énergie, logistique, inflation, ralentissement — pourrait fragiliser leur base et peser sur les élections de mi-mandat. (USAGov)
Le temps militaire, économique et électoral converge. Plus le conflit dure, plus chaque maillon de la chaîne se renforce et se diffuse dans les prix, les décisions d’investissement et le comportement des consommateurs. La question n’est donc plus seulement militaire : elle est de savoir si la crise sera contenue avant que cette dynamique cumulative — de la mer aux marchés — ne s’installe durablement.


